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From: Florence de comarmond fmonde@club-internet.fr
Date: Tue Apr 3, 2001 1:46pm
Subject: UN AUTRE PAYS/"RÊVES SOUS LE LINCEUL, Rwanda et dépendances



    chers amis,

    C’est du XXe arrondissement à Paris que j’écris. Avant tout, je voudrais me présenter (dire "de là où je parle"), une manière de vous faire part des raisons qui m’ont conduites à vous proposer le livre de Jean-Luc RAHARIMANANA et à me joindre à vous. (Merci Marion de nous avoir invité sur ton petit radeau virtuel !)

    Je suis de nationalité française bien que je sois née en 1963, à Antananarivo, d'un père mauricien et d'une mère française, trois ans après l'indépendance. C'est aussi le début d'une période historique durant laquelle les deux blocs ne s'affrontent plus seulement à la limite de l'arc du containment, qui s'est solidifié (construction des murs de Berlin et de Corée), c'est “ la tropicalisation de la guerre froide” et fin 1965, I'ordre bipolaire est étendu au monde entier. Madagascar choisit en 1975 le camp de l'Est. À l'âge de douze ans, je découvre la France et Paris. Je dis toujours que Je ne me suis jamais sentie appartenir à la France, mais toujours tirée comme par une force magique vers une autre terre. Je n'arrive pas à assimiler la géographie française, c'est un territoire que je n'ai pas parcouru enfant, un territoire étranger qui m'ennuie. Au contraire de ma fille qui, par exemple, sent une odeur particulière au xxe arrondissement de Paris où elle a passé sa première enfance.

    Je dis souvent aussi que je me sent Européenne "assimilée" à une autre culture. Les Européens sont tellement ethnocentriques, qu'ils ne voient l'assimilation que dans un sens. Si on est blanc, on est de culture européenne mais on ne peut pas être de culture ghanéenne, malgache, kenyane... Un descendant d’Européen transporte avec lui génétiquement sa culture, c’est bien connu, et quel intérêt aurait-il à refuser les Lumières ? À l'inverse je rencontre ici, en France, tant de gens de ma génération, descendants d'Africains de tous pays, qui non seulement ne parlent plus leur langue mais se sentent de culture européenne et à qui l'on demande sans cesse d'où ils viennent!

    En juillet 1987, je suis retournée à Madagascar. Pays en voie de développement en 1975, c'était devenu l'un des pays les plus pauvres du monde. J'avais vu des enfants, en pleine ville, se nourrir d'immondices, une vision d'enfer...

    Jusqu'à présent je travaille des formes artistiques autour de ces questions. C'est pourquoi je me joint à vous.

    Le projet sur lequel je travaille à l’heure actuelle se nomme “Un autre pays”. C’est un projet plastique. Il fait suite et prolonge les textes écrits pour le n°2, d’une revue, (“Des territoires en revue”, éd. E.N.S.B.A, Paris), qui préfigurant une exposition, met en perspective des pays, des territoires. Le mien était Madagascar.
    Mais il est aussi question dans ces textes de l’Afrique, de la diaspora africaine, de l’impossibilité des pays pauvres d’atteindre un niveau de vie soutenable, ce qui conduit leur population, au péril de leur vie, à tenter de franchir les limites des forteresses occidentales. L'actualité s'en fait souvent l'écho, quand un jeune garçon de 15 ans, Bertrand, en janvier 1999, fait le voyage clandestinement de Dakar vers l'Europe dissimulé dans le train d'atterrissage d'un avion (il a survécu), quand des étudiants marocains se noient dans le détroit de Gibraltar et bien d'autres...
    J’ai choisi, dans ce travail, d’opérer un renversement par rapport à la notion de pays et de territoire (comme par ailleurs avec la notion d'identité culturelle et d'appartenance nationale) et propose une autre métaphore, à partir d’un territoire à priori non identifié (qui est en fait celui de la mer Noire), pour évoquer le territoire intérieur que s’invente les exilés, les déplacés, les réfugiés politiques et économiques (les clandestins). Ce territoire fonctionne comme un creux, celui de l’absence de “mère patrie”, de même qu’en psychanalyse l’absence physique ou psychique de la mère crée un “trou psychique” mélancolique. Sur cet extrême radeau (puisqu’il est en même temps une mer), on peut donc entendre, à l'abris, une chanson à texte, comme une chanson populaire de rock ou de rap, qui reprend dans son refrain des mots de Sénèque écrits au premier siècle, (in “L’exil, extrait de Consolation à Helvia, ma mère”) comme des paroles encore d’actualité :

    "Still dream of ... an old concept of Home... Rentrer chez soi n’est jamais aussi simple qu’il n’y parait. Je serai un habitant du monde, malgré le monde !

    J’ai fais ce rêve au delà de toutes mes espérances... "economically desirable" is something like that.

    "Épuisé je suis allé au plus prés.
    D’autres furent engloutis par la mer.
    Mais nous n’avions pas les mêmes raisons,
    pour moi c’est la destruction de ma ville,
    pour moi la guerre civile,
    les épidémies, les tremblements de terre,
    la réputation de fertilité surfaite d’un autre pays.
    Rien n'est jamais demeuré là où il a pris naissance.
    Et les allées et venues du genre humain sont incessantes",
    disait Sénèque au premier siècle."

    Deux cloisons sont posées comme une impossible architecture, recouvertes de noix coupées et évidées comme des hauts parleurs, des bouches à crier, nourrir ou chanter.

    Devant la difficulté à faire un choix singulier, je tardais à répondre à la demande de Marion pour "Bordercartograph".
    Je restais encore émue par la re-lecture de Frantz Fanon, “Peau noire et masque blanc”, un classique, encore peu lu et puis, par hasard, il y à deux jours, j’ai découvert un jeune auteur Malgache, Jean-Luc RAHARIMANANA, et son livre, "RÊVES SOUS LE LINCEUL, Rwanda et dépendances..."*. Un recueil de nouvelles d’une grande violence et d'une grande beauté, construit comme un journal. Le premier texte commence en 1994 année du génocide au Rwanda et se termine par un texte intitulé “Un fleuve sur les milles Collines”. Un homme enfoncé dans son canapé voit ou hallucine impuissant la violence qui est faite à un peuple, à des peuples...

    *éd. LE SERPENT À PLUMES, 1998, Paris.