|
673 From: madeo@club-internet.fr madeo@club-internet.fr Date: Mon Aug 20, 2001 1:07 pm Subject: Re: [bordercartograph] bibliomail, retouche
Parce que l’invitation de participer à la collection du bibliobus a été relancée, je me suis décidée d’envoyer (ou plutôt de réenvoyer) une histoire de livres qui me concerne de tout près, et qui, par coincidence, est contemporaine avec les débuts du projet du bibliobus il y a quelques mois. -------- Paris, le 15 avril 2001 Mon père est mort il y a deux semaines. En Roumanie, d’après la tradition (orthodoxe?), on ne dépose pas le corps dans une chapelle, mais on le garde à la maison. Il peut ainsi recevoir chez soi, avant les funérailles, la visite de ses proches. Nous avons instalé le corps de mon père dans la bibliothèque et nous avons ouvert la porte à nos proches. Ma famille habite une maison type des années 50, construite dans l’esprit d’économie des premières années de socialisme. Nous avons des petites pièces et au moment quand, il y a des années, j’avais commencé à organiser une bibliotèque chez nous, je l’avais instalée dans la pièce la plus grande de la maison. Aujourd’hui tous les murs débordent de livres. C’est ainsi que mon père s’est trouvé dans la bibliotèque, l’espace le plus large et potentielement le plus accueilant de la maison. Ni lui ni ma mère n’ont pas été des gens qui lisaient beaucoup. Ils ont travaillé pendant toute leur vie pour la famille et n’ont jamais eu le temps d’étudier. Par contre, ils ont fait en sorte que moi je puisse avoir ce temps-là. Les gens qui venaient voir mon père et restaient un moment dans la bibliotheque prenaient aussi un livre à feuiletter. Notre biblioteque s’est transformée pendant deux jours en biblioteque publique pour nos proches. Beaucoup d’entre eux sont des gens qui, comme mon père, n’ont pas eu trop souvent l’occasion d’ouvrir un livre. Notre bibliotheque reunie des miliers des livres neufs et d’occasion achetés par moi et Constantin dans les annés 70-80. Trés diverses, la plupart sont en roumain (originaux et traductions) et reflètent à la fois notre faim à tout lire pendant une époque de grande restriction materielle et culturelle mais aussi une certaine politique de publication soumise à la censure dans ces années-là. On s’est souvent demandés d’ailleurs qu’est-ce qu’on va faire avec tous ces livres qui cartographie une epoque, aujourd’hui, quand on n’est plus là… Je n’ai pas pensé à regarder ce que les gens prennaient à lire ou à feuilleter pendant les quelques minutes qu’ils passaient dans notre bibliotheque, à côté de mon père. J’aurais du le faire, peut-être... Maintenat, après deux semaines, j’ai demandé à ma mère de choisir quelques livres dans la bibliotheque : des livres qu’elle aurait aimé lire, qu’elle n’a pas eu le temps de lire à l’époque. Elle m’a dit qu’elle a choisi au hasard : - Orlando, Virginia Woolf, ed. Univers, Bucarest - Empatia : cercetari experimentale, Stroe Marcus, ed. Stiintifica, Bucarest - Poetica Muzicala, Igor Stravinski, ed. Univers, Bucarest - Persoana si Devenire, Eduard Pamfil, Dumitru Ogodescu, ed. Enciclopedica, Bucarest - A fi, a face, a avea, Mihail Sora, Ed. Cartea Romaneasca, Bucarest - Virstele lui Proteu, Adrian Anghelescu, Ed. Eminescu, Bucarest - Paradoxul, Solomon Marcus, ed. Albatros, Bucarest - Idei in mers, Mircea Malita, ed. Albatros, Bucarest Cela m’a fait penser à l’experience du bibliobus, auquel je n’ai pas pu particier. Je pense que tu comprenderas, Marion. Doina ------ J’avais envoyé ce texte à l’époque (en avril) à Marion personnellement, parce qu’il était trop intime, trop endeuilé, tout en répondant en quelque sorte à son invitation de participer au projet du bibliobus. Une invitation peut arriver imprévisiblement, dans des moments personnels importants : tel qu’ ici, lorque le bibliobus est rentré directement dans ma bibliotèque par une des portes les plus intérieures, les plus graves. Je le reprends maintenant pour l’intégrer vraiment dans le bibliobus avec quelques précisions, en déplaçant un peu le message et les enjeux initiaux et en essayant de faire un choix, à mon tour, dans la liste que ma mère a rédigé à partir des livres de notre bibliotheque en Roumanie. Comme ma mère ne parle aucune langue étrangère, tous les livres qu’elle a choisis sont en roumain : écrits d’auteurs roumains ou traductions. Je me rends compte qu’en effet aucun des ces auteurs roumains n’a pas été traduit (à ma connaissance) dans une des langues dites « de circulation ». Le savoir circule plus difficilement à partir des cultures minores. De même, en effet, que les ressortissants de ces pays. Toute politique culturelle est en effet politique tout court. Des auteurs comme Eduard Pamfil, Mihail Sora, Solomon Marcus ont été des personalités majeures dans la culture roumaine *. En même temps qu’une reconnaissance du droit des peuples de se déplacer librement il va falloir peut-être un grand effort de récuperer toutes ces litératures mineures avec leur auteurs majeurs et de les mettre en circulation dans la culture universelle. Non pas par « discrimination positive » mais par simple besoin d’avoir tous acces de plein pied à toutes les cultures petites et grandes. Ce qui se passe, pour l’instant c’est plutôt le contraire : la traduction dans les cultures mineurs des auteurs des cultures « majeurs » (ou si l’on veut dire « dominantes » ). C’est un efet de globalisation culturelle. Mais aussi, un indice du fait que les « petites» cultures sont plus soigneuses, plus attentives, plus tolerantes, plus incluantes peut-être, avec les autres. Prenons, par exemple, Virginia Wolf, seule auteur femme dans la liste de ma mère, prenons- la parce qu’elle parle de la fluidité du changement et de l’histoire, du dévénir, de la transformation d’un « faible » en « fort » et vice-versa, de la circulation du désir, du déplacement des valeurs pré-établies… Faute d’ autres livres, j’aimerais donc amener dans le bibliobus, Orlando, depuis les étagères de ma bibliothèque roumaine et depuis la liste de ma mère, peut-être non simplement en anglais, mais en une ou plusieures langues « minoritaires » parlées en France (en portugais, en arabe, en chinois, en roumain etc…) A côté d’un Orlando qui doit exister en traduction française dans la bibliothéque municipale d’Albi, il y aurait peut-être d’autres Orlando, étrangers, la metaphore même de la traduction, de la transformation, du passage de l’un à l’autre … Orlando n’est sans doute pas mon livre fetish, mais tout simplement un de mes livres, sorti de ma biblioteque à un moment donné, pour passer, par chance, dans d’autres mains et devant d’autres yeux … * Note : Eduard Pamfil et Dumitru Ogodescu sont des représentants de ce qu’on pourrait appeller l’ « école roumaine de psychologie », qui a introduit la psychologie moderne en Roumanie avant la deuxième guerre. Après des années d’interdiction, leur recherches ont été publiées dans les annés 70. Plus tard, dans les années 80, suite à une décision présidentielle, la psychologie a cesé d’être enseignée comme discipline à l’université. Depuis 90 , elle est redevenue une discipline universitaire et un domaine de recherche. Solomon Marcus est matematicien et sémioticien roumain d’origine juive, auteur de nombreuses ouvrages de théorie et de sémiotique mathématique. Mihail Sora est un philosophe non matérialiste, marginalisé en quelque sorte à l’epoque parce qu’il a opposé dans son oeuvre une ethique idéaliste au marxisme stereotipé de l’époque communiste. Mircea Malita est philosophe et diplomate. Dans les annés 70, il a proposé une réforme de l’enseignement, appliquée partielement mais avec des conséquences trés positives sur l’enseignement roumain. Je les est vecues et resenties, moi même. Doina |